Frelon asiatique et abeilles : comment il chasse et pourquoi c’est un problème
Quand on est apiculteur et qu’on vit dans une région touchée par le frelon asiatique, la question de la prédation sur les ruches n’est pas théorique. Depuis 2021, j’observe directement l’impact sur mes trois ruches en Gironde. Et ce que j’ai appris sur le terrain rejoint ce que la recherche a documenté : la relation entre le frelon asiatique et les abeilles mellifères européennes est un déséquilibre profond, pas une simple prédation ordinaire.
Comment le frelon asiatique chasse les abeilles
Le frelon asiatique est un prédateur aérien spécialisé dans la chasse aux insectes volants. Sa technique de chasse des abeilles est précise et redoutablement efficace. Il se positionne en vol stationnaire à proximité de l’entrée d’une ruche, à environ 20 à 50 cm du trou de vol. Il attend qu’une abeille sorte ou rentre, puis il l’intercepte en vol avec ses pattes avant.
Une fois l’abeille capturée, il l’emporte en vol vers un poste de dépècement, généralement une branche ou une surface plane à proximité. Il retire les ailes et les pattes, et ne conserve que le thorax, très riche en protéines musculaires. C’est ce thorax qu’il va transporter au nid pour nourrir les larves. La prédation est donc double : elle cible les butineuses (les abeilles les plus productives de la ruche) et elle est déclenchée par les besoins en protéines des larves du frelon.
Ce comportement de stationnement devant la ruche est ce qu’on appelle le « hawking » (chasse en vol stationnaire). Un seul frelon en stationnement peut capturer plusieurs dizaines d’abeilles par jour.
L’impact sur une ruche en plein été
L’impact ne se limite pas au nombre d’abeilles directement tuées. Le vrai problème est comportemental. Face à la présence de frelons asiatiques devant l’entrée, les butineuses hésitent à sortir. Elles se regroupent à l’entrée de la ruche, attendent, renoncent parfois à des sorties de butinage. Ce comportement de blocage, documenté par des études de terrain, réduit significativement l’activité de butinage de la colonie.
En pleine miellée d’été, une ruche qui butine moins, c’est une ruche qui constitue moins de réserves pour l’hiver. Dans les cas les plus sévères, avec plusieurs frelons en stationnement simultané, les butineuses peuvent quasi cesser de sortir pendant les heures de forte activité des frelons (généralement en milieu de journée par beau temps). On parle alors de « blocage de ruche ».
J’ai observé ce phénomène sur une de mes ruches en Gironde à l’été 2022. Avant d’installer les muselières, je constatais régulièrement deux ou trois frelons en stationnement devant l’entrée, et un attroupement d’abeilles bloquées à l’intérieur. Depuis l’installation des dispositifs de protection, la situation est nettement différente.
Pourquoi les abeilles européennes sont si vulnérables
La réponse est simple et elle résume tout le problème de l’invasif : les abeilles mellifères européennes (Apis mellifera) n’ont jamais coévolué avec le frelon asiatique. Elles n’ont pas eu des millénaires pour développer des comportements défensifs adaptés à cette menace spécifique.
Face à un frelon européen (Vespa crabro), les abeilles européennes ont des comportements défensifs efficaces : elles tolérent sa présence à l’entrée, elles peuvent le neutraliser en groupe, et le frelon européen ne pratique pas le stationnement intensif devant les ruches. La prédation existe mais elle est gérée.
Face au frelon asiatique, ces mêmes comportements défensifs ne fonctionnent pas. Les abeilles européennes ne savent pas former les « boules de chaleur » qui permettent aux abeilles asiatiques de tuer les frelons par la chaleur collective. Elles manquent de la réponse comportementale collective adaptée à ce prédateur particulier.
Ce que font les abeilles asiatiques (et pas les nôtres)
En Asie du Sud-Est, où le frelon asiatique est un prédateur indigène, les abeilles locales (Apis cerana) ont développé des stratégies défensives remarquables et bien documentées.
La plus connue est la « boule de feu » ou « boule thermique » : quand un frelon asiatique entre dans un nid d’Apis cerana, plusieurs centaines d’abeilles se regroupent autour de lui en une masse compacte. En vibrant collectivement leurs muscles thoraciques, elles élèvent la température à l’intérieur de la boule jusqu’à 47 degrés environ, juste en dessous du seuil létal pour les abeilles elles-mêmes (48-50 degrés) mais au-dessus de celui des frelons (45-46 degrés). Le frelon est tué par la chaleur combinée à l’asphyxie par excès de CO2.
Apis cerana pratique aussi une défense coordonnée à l’entrée du nid : les gardiennes adoptent des comportements d’intimidation et de blocage qui dissuadent les frelons de stationner. Ces comportements sont absents chez Apis mellifera.
Comment protéger ses ruches
Face à ce déséquilibre, la protection des ruches passe par des dispositifs mécaniques qui compensent l’absence de défense comportementale adaptée chez nos abeilles. Les deux approches principales sont la réduction de l’entrée de la ruche (limitant l’accès aux frelons tout en laissant passer les abeilles) et les muselières anti-frelon (grilles placées devant l’entrée que les abeilles traversent facilement mais qui bloquent le stationnement des frelons).
Pour les détails pratiques sur les modèles et l’installation, l’article sur la muselière anti-frelon est le point de départ, et tu peux aussi consulter le guide complet sur la protection des ruches contre le frelon asiatique.
Le piégeage de printemps joue également un rôle indirect : réduire la population locale de fondatrices, c’est réduire le nombre de colonies qui produiront des ouvrières chasseuses en juillet et août.
Ce que je ferais à ta place
Si tu as des ruches dans une zone touchée par le frelon asiatique, installe tes protections avant le 15 juillet sans attendre de voir des frelons stationner. Ce sont des dispositifs passifs qui ne gênent pas les abeilles et qui évitent d’avoir à gérer une ruche stressée et sous-productive en plein été. Associe cela à un piégeage actif de printemps pour réduire la pression locale. Et si tu observes du stationnement intense malgré les protections, surveille le poids de la ruche : une chute d’activité de butinage se lit souvent sur la balance avant d’être visible à l’oeil.